12/09/2011

JEAN

En rentrant de la journée des associations, ce samedi 10 septembre,  je croise le regard de Jean. Il est assis sur une chaise pliable non loin du cinéma Kinépolis au centre-ville de Nîmes.

Je m'arrête, allez savoir pourquoi.

Peut-être est-ce son visage, qui me rappelle celui de l'Abbé Pierre...

Peut-être sont- ce ces lunettes, dont l'un des verres brisés me renvoie à ma propre situation de myope, dépendante de lunettes moi aussi. Comment fait-il, Jean, pour y voir quelque chose, si ce n'est un monde morcelé, craquelé ; un monde où parfois l'homme est broyé.

Il fait la manche. C'est ce que l'on dit des personnes sans domicile qui tendent la main et réclament l'aumône, non ?

Sauf que je ne me souviens pas de  sa réclamation. Peut-être parce qu'il ne réclame pas grand-chose dans le fond. Si ce n'est de s'autoriser à lui parler.

Je fouille  dans mon sac et je me dis dans le même temps  que j'ai encore beaucoup de chose à faire cet après- midi là.

Et puis quelque chose, je ne saurais dire quoi me conduis à lui demander ce qu'il fait là.

Peut-être à cause de ses doux yeux qui m'interdisent de m'en aller.chaise.jpg

Peut- être parce que Jean me fait penser à des vieux que j'ai aimés.

Ah oui, j'ai oublié de le dire. Jean est vieux.

Je sais que cela ne se dit  pas. Qu'il serait préférable d'utiliser le terme «  personne âgée ».

Mais j'insiste, Jean est vieux. Sa barbe blanche, ses cheveux blancs, sa peau sillonnée des fractures font de lui un vieux monsieur, mais pas seulement.

Il le dit lui-même : il est  fatigué.

Et il me raconte son histoire, d'homme vieux et fatigué, en situation de handicap, parcourant les rues depuis ...des lustres. Je n'étais pas née, lorsqu'il fut jeté de son appartement dont il réglait pourtant les factures avec  la crainte de l'honnête homme. Comme un malpropre, un moins que rien.

Il m'en explique les raisons ; évoque les lois, les injustices dont il se dit avoir été  victime.

Jean a une analyse de la société qui pourrait intéresser nos hommes politiques ; ceux qui s'arrêteraient pour lui parler en tous les cas.

Je dis à Jean qu'à son âge, il ne devrait pas se trouver ainsi à la rue. Je le questionne sur ses droits. Lui indique des associations. Mais il me fait comprendre qu'il se méfie des institutions.

Après deux tentatives, je n'insiste plus. Je comprends, mais cela me désole.

Il est assis sur une chaise noire pliable qu'il pose contre le  mur pour se maintenir le dos. Il lui faudrait quelque chose de plus confortable. Alors je lui demande où le joindre au cas où.

C'est que je ne me vois pas sillonner les rues de la ville avec une chaise sous le bras portée par l'espoir vain de le retrouver. Nîmes est une petite ville, mais quand même. Et puis quand le ferais-je ?

De toute façon,  Jean ne peut me  répondre. Il va où ses pas le portent. Sauf qu'il est si fatigué.

Alors, nous échangeons nos prénoms. En souriant, il m'avoue qu'il ne se souviendra sans doute pas du mien.

Ce n'est pas grave, lui ai-je dit. Moi, je m'en souviendrai.

 

Postscriptum : je ne suis pas certaine de recroiser Jean. En trois ans de vie nîmoise, c'était la première fois que je le voyais, assis sur sa chaise noire, son verre de lunette brisé.

Remarquez, peut- être l'avais-je  déjà croisé auparavant, sans le remarquer...

Jean est un homme discret. Il s'insère dans le décor, prêt à s'y fondre s'il le pouvait.

Et puis n'oublions pas que je suis myope. Je vois le monde à ma portée.

Mais là n'est pas l'important. Si vous croisez Jean et que vous en avez la possibilité, n'hésitez pas à le saluer. Il aurait besoin d'une chaise( pliable) avec un dossier.

 

D.O.M

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28/07/2011

MON CONJOINT EST HANDICAPE, ET J'AIMERAIS QU'IL PUISSE VIVRE SA VIE...

Je ne suis pas handicapée moi-même. C'est mon conjoint qui l'est. C'est donc le témoignage de la concubine d'une personne qui se déplace en fauteuil roulant que vous lisez là.


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L'amour que je lui porte et la valeur que j'attribue à notre vie commune font que beaucoup de choses qui paraissent des obstacles à notre entourage ne le sont finalement pas : les transferts hasardeux d'un siège à un autre et les risques de chutes associés, les petits désagréments quotidiens, les côtes abruptes à monter, les trottoirs glissants et étroits.

Les dossiers administratifs sans fin pour obtenir une carte de stationnement ou une carte d'invalidité, les rendez-vous et examens médicaux qui prennent demi-journées de travail après demi-journées de travail.

Nos priorités sont ailleurs : nous voulons rire, profiter de notre chance d'être en vie et d'avoir des projets. Et puis, en tant que partenaire, c'est ma vie, mon choix, alors comment m'en plaindre ?

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